06 juillet 2008
La "Shell Haus", un bâtiment qui fit des vagues
Incroyable mais vrai, il s'agit d'un seul bâtiment. Situé en bordure de canal, pas très loin de la Potsdamer Platz et du Tiergarten, le « Shell Haus » est même l'un des plus célèbres édifices de Berlin, considéré par beaucoup comme un chef d'oeuvre de l'architecture de la République de Weimar.
Pour obtenir cette façade tout en courbes, qui s'élève progressivement de 5 à 10 étages, il fallut réaliser une ossature métallique. Une première à Berlin.
L'architecte, Emil Fahrenkamp (1885-1966), aurait d'ailleurs eu bien du mal à faire accepter la physionomie de son immeuble, révolutionnaire pour l'époque. Selon la petite histoire, il aurait revu près de 300 fois ses plans, avant que la commission d'urbanisme de Berlin ne donne son aval en 1930. La maison Shell fut inaugurée un an plus tard.
Cet immeuble abrite aujourd'hui le siège social de Gasag, compagnie de gaz berlinoise.
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17 juin 2008
En rouge et verre
Haut de 85 mètres et long de 110, mais ne dépassant pas 11,5 mètres de profondeur, le bâtiment qui s'élève non loin de Check Point Charlie, impressionne par sa stature et son originalité. Incurvé et tout en verre, il change constamment de visage. D'une part, parce que le paysage et les nuages s'y reflètent. De l'autre, parce que les panneaux pare-soleil, en dégradé rouge-orange, s'ouvrent et se ferment selon les besoins des usagers.
Siège social de GSW (société de construction de logements sociaux), cet immeuble a été construit en 1999 par Matthias Sauerbruch et Luisa Hutton, dont l'agence compte une centaines d'employés entre Londres et Berlin. Les deux architectes ont restauré un bâtiment de bureaux, qui fut l'un des premiers à être édifié dans les années 1950, lors de la reconstruction de Berlin, presque totalement rasée pendant la Seconde guerre mondiale.
Le choix de cette allure élancée n'est pas seulement esthétique. L'économie d'énergie a également guidé le choix des formes et des matériaux. Du fait de sa minceur, l'immeuble est traversé presque toute la journée par le soleil. Ses employés travaillent ainsi à la lumière naturelle. Mais le verre présente deux inconvénients énergétiques : la déperdition de chaleur en hiver et l'effet de serre en été. Pour y pallier, la paroi Est est très fine (30 cm d'épaisseur) afin de capter la chaleur, tandis que la façade Ouest, épaisse de 1 mètre, la stocke.
Autre ingéniosité: un système de protection solaire réversible. En été, il crée de l'ombre de l'extérieur; en hiver, il garantit un chauffage interne par le soleil. La climatisation est également naturelle. Comme l'air chaud remonte le long des parois, des ouvertures ont été créées sur chaque façade, afin d'assurer la ventilation.
En 2004, Sauerbruch et Hutton renouent avec le verre pour agrandir un bâtiment en briques rouges du XIXe siècle. Cet ancien entrepôt de la douane prussienne abrite désormais un poste de police et une caserne de pompiers. Les architectes y ont accolé une barre de 74 mètres de long, recouverte de panneaux de verre trempé émaillé, dont certains, amovibles, font office de fenêtres et de pare-soleil. La façade revêt les couleurs des métiers qu'elle abrite : rouge pour les pompiers, verre pour la police.
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12 mai 2008
Souvenir d'un miracle
Un grand cahier à la main, George Tabori entre en scène. L’écrivain et scénariste, interprété par le jeune Markus Gertken, prépare le récit de l’incroyable dénouement de la déportation de sa mère. Celle-ci, interprétée avec beaucoup de retenue par Nicole Heesters, entre à son tour, vêtue de noir. Dans la salle du Renaissance Theater, les lumières restent allumées. Le public joue également son rôle. George Tabori s’adresse à lui directement, lui explique son projet d’écriture et raconte les faits.
Markus Gertken et Nicole Heesters
au Renaissance Theater
Arrêt à la frontière polonaise. Candide, Madame Tabori réalise cependant ce qui l'attend au bout du voyage. Avec culot, elle assure à l'officier allemand qui recense les prisonniers, qu'elle est titulaire d'un passeport de la Croix-Rouge, égaré. Séduit par la beauté de ses yeux, il fait semblant de la croire et la retire du convoi, dont elle sera la seule survivante. Retour en train à Budapest en première classe avec l'officier. Celui-ci lui explique qu'il devra la présenter aux autorités. Arrivé à destination, il s'absente délibérément de longues minutes afin de la laisser fuir.
C’est avec recul et même humour que Tabori aborde cet épisode biographique incroyable écrit des années après l’Holocauste. Le décor spartiate (deux chaises sur fond noir et sol de neige) souligne à la fois la gravité du sujet et la pudeur du texte. Cette scène presque vide doit également faire ressortir l'amour et la complicité de la mère et du fils, très protecteur et compréhensif. Néanmoins, les comédiens manquent un peu de naturel dans leurs gestes d'affection. Quant au choix d'une musique dramatisante aux moments où Madame Tabori joue sa vie, il est inutile.
Quand la seconde guerre mondiale éclate, George Tabori part comme correspondant étranger en Bulgarie et en Turquie, avant de s’engager dans l’armée britannique. Ses parents restent en Hongrie. Les Juifs, relativement épargnés jusqu’en 1944, sont ensuite massivement déportés. L’auteur perd son père et une grande partie de sa famille à Auschwitz. A travers cette pièce biographique, George Tabori aborde l’histoire de la Shoah, qui est aussi celle de la mémoire, de sa transmission et de son interprétation. Ces thèmes sont récurrents dans son oeuvre. Longtemps exilé à Hollywood, où il travaille comme scénariste aux côtés notamment d’Alfred Hitchcock et de Bertolt Brecht, George Tabori revient à Berlin en 1970, où il finira ses jours.
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07 mai 2008
Manu militari
"Die Akademie der Künste" de Berlin fête les 40 ans de 1968 en présentant, sous la bannière "Kunst und Revolte" ("Art et révolte"), les oeuvres engagées de photographes, dramaturges, cinéastes, comédiens ou chorégraphes. Les expositions et spectacles proposés rappellent les combats des années 60 en Europe et ailleurs, mais aussi des luttes actuelles, notamment en Afrique.
C'est dans ce cadre que "The brig" a été jouée quatre soirs de suite. Cette pièce de théâtre retrace le quotidien de détenus militaires. Elle a été jouée pour la première fois à New York en 1963 pour dénoncer la brutalité des relations dans les prisons militaires américaines. Très bien accueillie par le public, cette pièce de Kenneth H.Brown était interprétée par la troupe du Living Theater, théâtre très engagé fondé à New York au lendemain de la Seconde guerre mondiale. La co-fondatrice, Judith Malina, signe à 81 ans, la mise en scène de la version 2007. Face aux exactions commises envers les prisonniers militaires retenus par les Américains à Guantanamo, cette pièce garde, 45 ans après, toute sa force et sa vocation.
La mise en scène ultra-réaliste fait l'effet d'un électro-choc. Entre la scène et les spectateurs, d'immenses fils barbelés tendus. Sur scène, une cage en fil de fer, dans laquelle se trouvent 5 lits superposés. On ne sait rien des prisonniers, ni de leurs gardiens. Sinon qu'ils sont Américains. D'ailleurs la pièce est jouée en anglais. Le spectateur est plongé directement dans le quotidien des détenus. Ils sont dix. Des numéros ont remplacé leurs noms. Allongés dans leurs lits, ils se lèvent aux hurlements de leurs gardiens. Et l'enfer de leur journée commence.
Sous le regard et les hurlements omniprésents de leurs quatre surveillants, les hommes doivent s'habiller en cadence en regardant toujours droit devant eux, marcher militairement, se brosser les dents, faire le ménage, aller aux toilettes, faire leur lit, refaire le ménage, lire le manuel du Marines.
La journée est minutée. Chaque geste est effectué sous la contrainte. Les prisonniers ne décident de rien. Tous les trois mètres, ils doivent demander la permission de franchir un pas supplémentaire. Ils vont aux toilettes quand on le leur dit. Les humiliations sont permanentes. Sous l'oeil narquois des gardiens, il leur faut obéir à l'ordre de mettre la tête dans les WC, d'entrer dans une poubelle, de se faire frapper, sous peine d'être encore plus maltraités.
Les ordres hurlés par les surveillants et les demandes de permission criées par les détenus sont les seuls dialogues de cette pièce. La répétition des gestes, des mots, les cris, les pas cadencés, les bruits de bottes, les coups, la surveillance omnisciente, les barbelés, le plaisir de nuire, mettent les nerfs des prisonniers à vif. La peur, la détresse, l'impossibilité de réfléchir se lisent sur leur visage. Les spectateurs sont presque aussi oppressés. Cette mise en scène ultra-réaliste est plus efficace que tous les grands discours sur le respect des droits de l'homme et de la dignité des prisonniers.
Comme dans les années 60, "The Brig" entame sa tournée européenne par l' "Akademie der Künste" à Berlin, avant de se produire à Stuttgart, puis en Italie, et je l'espère en France.
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22 avril 2008
Incroyable et réel destin
Seul sur la scène du Renaissance Theater durant près de deux heures, Dominique Horwitz incarne Charlotte von Mahlsdorf, un travesti allemand au destin insolite, qui connut presque plus d'ennuis sous l'Allemagne réunifiée que sous les dictatures nazie puis socialiste.
Pour écrire sa pièce (1), récompensée par le Prix Pulitzer en 2004, le dramaturge américain Doug Wright, s’est inspiré directement de la biographie écrite par Charlotte von Mahlsdorf. Il a également mené de nombreux entretiens avec elle. D'où un texte et une mise en scène truffés d'anecdotes et de détails sur la vie quotidienne du personnage. Le rideau s’ouvre ainsi sur le salon de Charlotte von Mahlsdorf, grande collectionneuse de mobilier et d’objets de l’époque wilhelmienne (avant la première guerre mondiale). Ambiance cosy et musique grésillante émise par de véritables gramophone et phonographe.
Dominique Horwitz au Renaissance Theater
Charlotte von Mahlsdorf dans son musée aux portes de Berlin
Décédée en 2002, lors d’une visite à Berlin, Charlotte von Mahlsdorf a laissé une impressionnante collection d’objets et de meubles. Depuis 2004, ils sont de nouveau réunis dans sa maison-musée de Mahlsdorf.
(1) Cette pièce de théâtre, "I am my own wife", a pour titre allemand, "Ich mach ja doch, was ich will".
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07 avril 2008
La tornade Sasha Waltz
Les planches de la scène de la Schaubühne viennent de vivre quatre jours éprouvants. Arrachées, jetées, ré-assemblées, elles ont craqué sous les pas et les doigts des 16 danseurs de la compagnie « Sasha Waltz & guests », qui interprétaient « Gezeiten » (« Marées »). Cette création, conçue en 2002 par la danseuse et chorégraphe allemande Sasha Waltz , prend à bras le corps les souffrances et séquelles provoquées par des catastrophes, naturelles ou humaines.
La chorégraphie est construite en trois parties. Dans la première, avant le cataclysme, hommes et femmes vivent en harmonie. Toujours en couples ou en groupes, les danseurs évoluent dans des assemblages très travaillés et harmonieux. Sasha Waltz joue sur la symétrie des mouvements, des corps, l'alternance des rythmes.
Beaucoup de portés, de gestes protecteurs, mais aussi de tourbillons et de jetés. Cependant le collectif finit toujours pas se réunir. Les scènes où les 16 danseurs évoluent à l'unisson sont sublimes. Ils ne forment alors plus qu'un grand corps, marchant d'un même pas, s'asseyant d'un même geste.
Un vacarme soudain et assourdissant rompt cet équilibre. Bombardements, sifflements, craquements, tornades... Difficile de mettre un nom sur le ravage qui survient et bouleverse tout. Une nouvelle ère s'ouvre. A huis clos. Les 16 personnages, barricadés dans une pièce unique, presque insalubre, pour se protéger d'une menace extérieure, doivent faire face à l'angoisse, l'attente, la pénurie, la mort.
Contrairement à la première, cette seconde partie n'est pas uniquement dansée. Le jeu et les accessoires – table, chaises, lit, vivres, tubes - apparaissent. Pour souligner la précarité de la vie et la fin de l'harmonie collective. Face à la peur de la contamination, c'est l'immobilisme et le repli sur soi qui prennent le dessus. Le malade, dans une très belle danse, saccadée par la douleur et le rejet des autres, échoue seul. Sasha Waltz met également en scène des moments plus légers, où la joie renaît, l'entraide s'organise.
Mais personne ne sort indemne de cette épreuve. La catastrophe a marqué les corps et les esprits, jusqu'à la folie. Le troisième temps de Gezeiten relève davantage du théâtre d'objets que de la danse. Désarticulé, désarçonné, chacun des personnages tente de se reconstruire seul. Sans repère. Accessoires inutiles, gestes absurdes, vains. Briques empilées contre toute logique. Bouts de bois enfilés dans les vêtements comme autant de prothèses. Gestes bestiaux. L'absurdité des situations en devient parfois comique.
Le musicien soliste qui accompagnait la chorégraphie depuis le début avec des Suites pour violoncelle de Bach laisse alors sa place à des bruitages : froissement de papiers, déchirement de tissus, entrechoquement de cailloux... Le chaos gagne. La scène est désossée presque entièrement. Au final, trois corps, emmaillotés telles des momies, tentent encore de vivre et de danser, au milieu d'un amas de planches et de sable.
Déconcertante et pessimiste, cette pièce n'en dégage pas moins une très grande énergie. Evoluant progressivement de la danse vers le théâtre, « Gezeiten » provoque beaucoup d'émotions et de réflexions. Le nombre élevé de danseurs, presque toujours ensemble sur scène dans les deuxième et troisième parties, crée un spectacle en perpétuel mouvement. Le décor se transforme de minute en minute, dans un tourbillon incessant.
La force de la pièce repose en grande partie sur l'unité et la synchronisation parfaite de cette troupe de danseurs. Unité créée par la manière de travailler de la chorégraphe allemande. Le nom qu'elle a donné à sa compagnie fondée en 1993, « Sasha Waltz & Guests », est révélateur de sa façon de concevoir un spectacle. L'ensemble de la troupe est associée au processus de création.
« Gezeiten » est d'ailleurs une production de la Schaubühne, théâtre que Sasha Waltz, 45 ans, a codirigé de 1999 à 2004. Restée à Berlin, elle a depuis reconverti une ancienne usine hydraulique en nouveau lieu de création, le Radialsystem V, qui associe théâtre, danse et musique. Elle vient d'y jouer une de ses premières créations, « Travelogue I -Twenty to eight », qui débarque à Paris, au Théâtre de la Ville, en mai prochain (du 20 au 24).
(Photos Jorg Metzner)
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01 avril 2008
A dévorer sans modération
Coincé entre les paquets de madeleines, de gâteaux, de chips et autres trucs à grignoter, il se tient bien droit. Entièrement jaune. Plat et petit. 15 x 11 cm. Un livre. Un livre est vendu dans les distributeurs automatiques de la gare berlinoise Gesundbrunnen. Pas plus cher qu'un Coca ou qu'un Mars. Un euro. Et l'immuable mécanisme se déclenche. La machine avale la pièce et libère l'insolite objet, qui glisse le long de la paroi vitrée. Pas de « Bonk » à l'arrivée. Il est trop léger. Un livre. Il s'agit bien d'un livre. Une nouvelle de 15 petites pages. La 72ème de la collection « Schöner Lesen » (« bonnes lectures ») éditée par SuKuLTuR.
Cela fait maintenant 4 ans que cette petite maison indépendante commercialise sa collection de mini livres via des distributeurs. Et uniquement par ce biais. L'idée a germé en 2003. Il s'agissait de trouver une alternative aux canaux traditionnels de vente, difficiles d'accès pour les récits, poèmes et courtes pièces de théâtre d'auteurs méconnus que publie SuKuLTuR.
Outre l'effet de surprise, la commercialisation en distributeurs présente d'autres atouts : « une TVA plus faible » et une période d'exposition en tête de gondole plus longue ! D'autant que la maison d'édition bénéficie d'une « situation de monopole » depuis le lancement du projet, en 2004. De plus, l'initiative « ne heurte pas les libraires », pour qui ce circuit de distribution est « plus complémentaire que concurrentiel», assurait Marc Degens, éditeur et co-fondateur de SuKuLTuR, après quelques mois de commercialisation.
« Le plus dur fut de concevoir un papier qui résiste à l'air réfrigéré des machines ! », s'amuse Marc Degens. Et ce dans des coûts de fabrication modiques. Aujourd'hui, SuKuLTuR travaille avec deux gérants de distributeurs automatiques. Rien que dans Berlin, « quelque 40 000 » petits livres jaunes ont été vendus à ce jour. La collection publie en moyenne un titre par mois. Un commerce « rentable », selon Marc Degens, qui permet aux usagers des transports en commun de découvrir, à faible coût, des auteurs et une maison d'édition, dont ils pourront retrouver d'autres ouvrages en librairies.
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19 mars 2008
JR , le passe-muraille
Sa réputation d'artiste doué et engagé, il l'a construite dans l'anonymat et la clandestinité. Ses modèles sont de simples gens. Ses lieux d'exposition, des espaces urbains, où il colle ses photos de nuit et le plus souvent sans autorisation.
Mur de séparation, côté palestinien (Bethléem)
Ce message de paix connaît un grand retentissement. Le projet, intitulé « Face2Face », commence alors un tour du monde. Venise, Paris, Amsterdam, Arles, Berlin... Dans cette ville, longtemps symbole de la séparation du monde en deux blocs, le choix du lieu d'affichage s'impose de lui-même. Visages israéliens et palestiniens recouvrent des façades situées le long de l'ancien mur de Berlin.
C'est même dans la capitale allemande que JR affirme avoir réalisé son record de dimensions : 40 mètres sur 25. Cette immensité donne de l'importance aux anonymes. Leurs visages se repèrent de loin et interpellent un public autre que celui des musées.
Telles les affiches publicitaires, les portraits sont collés sur les murs avec de grands balais-brosses. Avec ou sans autorisation. C'est pourquoi JR tient à conserver son anonymat. Il lui permet d'éviter des plaintes et de gagner du temps en cas de procédures judiciaires. A Berlin, il n'a eu aucun mal à obtenir le feu vert des autorités. « Les propriétaires d'immeubles se bousculent pour proposer leurs façades », s'amusait le quotidien «Berliner Morgenspost» quelques jours avant le vernissage, le 28 septembre 2007.
Peu de temps après, le photographe français s'est envolé en Afrique, pour y réaliser un nouveau projet, intitulé « Les femmes sont des héroïnes ». Il témoigne des souffrances et des espoirs de femmes, qui vivent dans des pays en conflits. Ses photos géantes sont déjà affichées en Sierra Leone et au Libéria. En 2008 et 2009, ce projet devrait être décliné en Asie et en Inde.
La technique du photographe est toujours la même : utiliser un objectif grand angle (28 mm), qui l'oblige à se situer très près de son modèle. Et donc à prendre le temps de gagner sa confiance. Et travailler ainsi « à l’inverse du photojournaliste qui va voler une image avec un téléobjectif ». Autre constante : l'utilisation du noir et blanc, « pour créer une différence avec l'agression publicitaire en couleur ». Quant au choix des supports, ils s'adapte aux paysages.
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08 mars 2008
« La résistible ascension d'Arturo Ui »
La représentation commence dehors, au pied du Berliner Ensemble. Des hauts-parleurs postés sur le toit du théâtre aboient un discours nazi. Une fois à l'intérieur, deux têtes de buffles aux yeux rouges et inquiétants surveillent depuis leur balcon les spectateurs qui s'installent. Le rideau – une porte en tôle ondulée - se lève. Chicago, années 30. La crise économique ronge la ville. Les producteurs de choux-fleurs ne parviennent plus à écouler leur marchandise. Ils font appel à un gangster, qui use de la violence et du chantage pour obliger les détaillants à acheter des légumes. Ainsi commence « la résistible ascension d'Arturo Ui ».
Dans cette pièce, écrite en 1941 pendant son exil en Finlande, Bertolt Brecht retrace à mots à peine couverts l'accession au pouvoir d'Adolf Hitler et l'installation d'un régime de terreur. Parmi les hommes de main d'Arturo Ui, on retrouve, déformés, les noms des principaux dirigeants nazis : Givola pour Goebbels, Roma pour Röhm, Gori pour Goering. Hindsborough, l'administrateur octogénaire de la ville, n'est quatre que Paul von Hindenburg, à qui Hitler succédera. Le dramaturge allemand, qui meurt en 1956, ne verra jamais jouée sa pièce. Elle sera présentée pour la première fois en 1959 par le Berliner Ensemble, collectif et théâtre fondés par Bertolt Brecht et sa femme, l'actrice Hélène Weigel, en 1949 à Berlin-Est.
« La résistible ascension d'Arturo Ui », jouée en alternance tout au long de 2008, reprend la mise en scène conçue à la fin de sa vie par Heiner Müller, alors directeur du Berliner Ensemble (1995). La pièce connut un franc succès à Berlin, puis au festival d'Avignon, en 1996. Le metteur en scène a mis l'accent sur le côté grotesque, brutal et avide de pouvoir d'Arturo Ui et de ses hommes de fer.
Le succès de la pièce repose largement sur les épaules de Martin Wuttke, dont le jeu époustoufle. Il campe un Arturo Ui gauche, bourré de tics et presque bègue. Chaque geste est étudié. Tout son corps parle, à la manière d'un Chaplin. Il ouvre la pièce en jouant un chien, haletant et féroce, symbolisant Ui/Hitler en moins que rien. Pour se forger un charisme, le vulgaire et ridicule gangster, demande à un vieux comédien de lui donner des leçons de diction et d'allure. Cette scène, de mime, superbe et drôle, fait aussi basculer la pièce. Désormais Ui gagne en assurance et donc en dangerosité. Sans perdre sa vulgarité. En particulier vis-à-vis des femmes, rares dans la pièce. Devenu un homme puissant et respecté, le gangster utilise son haut-de-forme pour masquer une érection devant une femme, qu'il violera. Acteur fétiche de Heiner Müller, Martin Wuttke incarnait déjà le personnage principal à Avignon, et l'a interprêté plus de 300 fois depuis.
Ce choix de tourner Ui en ridicule et de lui prêter une voix nasillarde provoque le rire et la réflexion. Jamais donneur de leçons, Müller fait référence à l'Histoire par des détails. Le roulis d'un train rythme ainsi régulièrement la pièce. Auschwitz approche. Le tag «Moscou : 100 kilomètres» sur les jerricans d'essence des gangsters fait le lien entre les dictatures nazie et stalinienne. Mais ce choix délibéré du burlesque ne met peut-être pas à sa juste valeur le texte de Brecht, et atténue la tension, que j'ai ressentie en lisant la pièce, à mesure qu'Arturo Ui s'impose et élimine toute résistance sur son passage.
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02 mars 2008
Alexander Platz : 50 ans d'art zappés par la pub
« La publicité peut être mortelle ! ». C'est sur cet avertissement que la galerie d'art la plus visitée de Berlin a tombé le rideau le 29 février. Gratuit, ouvert 7 jours sur 7, et presque 24h sur 24, ce lieu d'exposition, qui accueille quelque 120 000 visiteurs chaque jour, n'est autre que la station « Alexander Platz » du U-Bahn 2, qui traverse la capitale d'Est en Ouest.
Depuis 50 ans, les 32 espaces d'affichage de cette gare étaient dévoués à l'art plastique. Le graphisme, les jeux de symétrie et de mots y avaient une place de choix. Le détournement de la publicité aussi. De décembre 2003 à avril 2004, les initiales de la feu-RDA renaissaient sous formes de logos de part et d'autre du quai.
Mais ces expos coûtaient sans doute plus qu'elles ne rapportaient. En mai 2007, le Sénat de Berlin, qui administre la Ville-Land, endettée jusqu'au cou, a cédé la gestion des murs de la station au groupe Wall.
Après de vaines négociations pour sauver son quai, la NGBK a clôturé 50 ans d'art métropolitain vendredi dernier. Toute la journée, elle a distribué des catalogues d'expositions passées. Et cette affiche, « La publicité peut être mortelle ! », pareille aux avertissements qui ornent les paquets de cigarettes. Le lendemain, Hugo Boss et ses costards recouvraient les voûtes de la station.
* « Neue Gesellschaft für bildende Kunst » : « nouvelle société pour l'art plastique »
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