21 mai 2008

Le Philharmonique sauvé des flammes

 

        Grosse frayeur hier à Berlin : le Berliner Philharmoniker, salle de concerts classiques, dont l'acoustique est l'une des plus réputées au monde, a pris feu dans l'après-midi. Ce n'est pas un musicien, mais un passant qui a donné l'alerte à 14 heures, remarquant un épais nuage de fumée s'échapper du toit.

        J'étais d'ailleurs moi-même dans le bâtiment à cette heure là, car la Philharmonie donne, chaque mardi à l'heure du déjeuner, un concert gratuit dans son hall d'entrée. Comme chaque semaine, près de 1000 personnes – étudiants, retraités, employés en pause déjeuner, familles avec enfants, touristes - avaient envahi les lieux pour écouter les artistes du jour. Et c'est en sortant tranquillement du concert que j'ai découvert la fumée, sous les sirènes hurlantes des véhicules de police et de pompiers, qui arrivaient en trombe. Quelques minutes plus tard, le quartier était quadrillé. Mais les quelque 100 pompiers mobilisés n'ont maîtrisé les flammes que vers 20 heures.

 

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        Plus de peur que de mal au final, car l'établissement était presque vide au moment de l'incendie. Le « Lunch Konzert » du mardi venait de se terminer et la répétition du « Te Deum » de Berlioz, avec orchestre et chorale de 600 personnes (dont 400 enfants) devait commencer plus tard dans l'après-midi. Les musiciens présents dans les lieux ont donc eu le temps d'évacuer le Philharmonique, de sauver leurs précieux instruments et ceux de leurs collègues. La salle des archives de partitions et le musée d'instruments de musique ont aussi échappé aux flammes. Mais la grande salle de concert, désormais sans toit, et un peu endommagée par les centaines de litres d'eau déversés par les pompiers, est inutilisable.

        Le « Te Deum », qui doit être joué trois fois ce week-end sous la baguette du célèbre chef d'orchestre italien Claudio Abbado, n'est pas annulé. Reste à trouver une salle suffisamment grande pour accueillir l'orchestre et le choeur, ainsi que les milliers de spectateurs attendus.

 


 

12 mai 2008

Souvenir d'un miracle


        Mise en scène épurée et décors quasi-inexistants donnent encore plus de relief au texte de George Tabori (1914-2007), actuellement à l'affiche du Renaissance Theater. Dans « Le courage de ma mère » (« Mutters Courage »), le dramaturge juif hongrois raconte, avec détachement et humour, l’arrestation de sa mère et sa déportation vers Auschwitz, où elle n’arrivera jamais, sauvée miraculeusement par un officier allemand.

        Un grand cahier à la main, George Tabori entre en scène. L’écrivain et scénariste, interprété par le jeune Markus Gertken, prépare le récit de l’incroyable dénouement de la déportation de sa mère. Celle-ci, interprétée avec beaucoup de retenue par Nicole Heesters, entre à son tour, vêtue de noir. Dans la salle du Renaissance Theater, les lumières restent allumées. Le public joue également son rôle. George Tabori s’adresse à lui directement, lui explique son projet d’écriture et raconte les faits.

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 Markus Gertken et Nicole Heesters

au Renaissance Theater

       
        Budapest. Un beau matin de l'été 1944, Madame Tabori est arrêtée par deux nazis alors qu'elle se rend chez sa sœur. Elle est emmenée à la gare. Les deux nazis ne peuvent prendre le même train qu'elle. Naïve, elle ne saisit pas cette occasion pour fuir et les attend à la station suivante. Elle se retrouve entassée dans un convoi avec 4 030 autres Juifs. Direction : Auschwitz. George Tabori s'attarde sur le voyage, l'entassement des gens dans un wagon à bestiaux, la difficulté à respirer, la promiscuité des corps, l'étreinte de certains, comme réflexe de survie.


        Arrêt à la frontière polonaise. Candide, Madame Tabori réalise cependant ce qui l'attend au bout du voyage. Avec culot, elle assure à l'officier allemand qui recense les prisonniers, qu'elle est titulaire d'un passeport de la Croix-Rouge, égaré. Séduit par la beauté de ses yeux, il fait semblant de la croire et la retire du convoi, dont elle sera la seule survivante. Retour en train à Budapest en première classe avec l'officier. Celui-ci lui explique qu'il devra la présenter aux autorités. Arrivé à destination, il s'absente délibérément de longues minutes afin de la laisser fuir.

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George Tabori


        C’est avec recul et même humour que Tabori aborde cet épisode biographique incroyable écrit des années après l’Holocauste. Le décor spartiate (deux chaises sur fond noir et sol de neige) souligne à la fois la gravité du sujet et la pudeur du texte. Cette scène presque vide doit également faire ressortir l'amour et la complicité de la mère et du fils, très protecteur et compréhensif. Néanmoins, les comédiens manquent un peu de naturel dans leurs gestes d'affection. Quant au choix d'une musique dramatisante aux moments où Madame Tabori joue sa vie, il est inutile.

        Quand la seconde guerre mondiale éclate, George Tabori part comme correspondant étranger en Bulgarie et en Turquie, avant de s’engager dans l’armée britannique. Ses parents restent en Hongrie. Les Juifs, relativement épargnés jusqu’en 1944, sont ensuite massivement déportés. L’auteur perd son père et une grande partie de sa famille à Auschwitz. A travers cette pièce biographique, George Tabori aborde l’histoire de la Shoah, qui est aussi celle de la mémoire, de sa transmission et de son interprétation. Ces thèmes sont récurrents dans son oeuvre. Longtemps exilé à Hollywood, où il travaille comme scénariste aux côtés notamment d’Alfred Hitchcock et de Bertolt Brecht, George Tabori revient à Berlin en 1970, où il finira ses jours.

07 mai 2008

Manu militari

        "Die Akademie der Künste" de Berlin fête les 40 ans de 1968 en présentant, sous la bannière "Kunst und Revolte" ("Art et révolte"), les oeuvres engagées de photographes, dramaturges, cinéastes, comédiens ou chorégraphes. Les expositions et spectacles proposés rappellent les combats des années 60 en Europe et ailleurs, mais aussi des luttes actuelles, notamment en Afrique.   

        C'est dans ce cadre que "The brig" a été jouée quatre soirs de suite. Cette pièce de théâtre retrace le quotidien de détenus militaires. Elle a été jouée pour la première fois à New York en 1963 pour dénoncer la brutalité des relations dans les prisons militaires américaines. Très bien accueillie par le public, cette pièce de Kenneth H.Brown était interprétée par la troupe du Living Theater, théâtre très engagé fondé à New York au lendemain de la Seconde guerre mondiale. La co-fondatrice, Judith Malina, signe à 81 ans, la mise en scène de la version 2007. Face aux exactions commises envers les prisonniers militaires retenus par les Américains à Guantanamo, cette pièce garde, 45 ans après, toute sa force et sa vocation. 

 

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         La mise en scène ultra-réaliste fait l'effet d'un électro-choc. Entre la scène et les spectateurs, d'immenses fils barbelés tendus. Sur scène, une cage en fil de fer, dans laquelle se trouvent 5 lits superposés. On ne sait rien des prisonniers, ni de leurs gardiens. Sinon qu'ils sont Américains. D'ailleurs la pièce est jouée en anglais. Le spectateur est plongé directement dans le quotidien des détenus. Ils sont dix. Des numéros ont remplacé leurs noms. Allongés dans leurs lits, ils se lèvent aux hurlements de leurs gardiens. Et l'enfer de leur journée commence.

Sous le regard et les hurlements omniprésents de leurs quatre surveillants, les hommes doivent s'habiller en cadence en regardant toujours droit devant eux, marcher militairement, se brosser les dents, faire le ménage, aller aux toilettes, faire leur lit, refaire le ménage, lire le manuel du Marines.

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        La journée est minutée. Chaque geste est effectué sous la contrainte. Les prisonniers ne décident de rien. Tous les trois mètres, ils doivent demander la permission de franchir un pas supplémentaire. Ils vont aux toilettes quand on le leur dit. Les humiliations sont permanentes. Sous l'oeil narquois des gardiens, il leur faut obéir à l'ordre de mettre la tête dans les WC, d'entrer dans une poubelle, de se faire frapper, sous peine d'être encore plus maltraités.

        Les ordres hurlés par les surveillants et les demandes de permission criées par les détenus sont les seuls dialogues de cette pièce. La répétition des gestes, des mots, les cris, les pas cadencés, les bruits de bottes, les coups, la surveillance omnisciente, les barbelés, le plaisir de nuire, mettent les nerfs des prisonniers à vif. La peur, la détresse, l'impossibilité de réfléchir se lisent sur leur visage. Les spectateurs sont presque aussi oppressés. Cette mise en scène ultra-réaliste est plus efficace que tous les grands discours sur le respect des droits de l'homme et de la dignité des prisonniers.

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         Comme dans les années 60, "The Brig" entame sa tournée européenne par l' "Akademie der Künste" à Berlin, avant de se produire à Stuttgart, puis en Italie, et je l'espère en France.